Daniel Gaymard vient de nous quitter brutalement le 30 décembre dernier. Nous avons été nombreux à apprécier ses dessins sur le Forum Ferrovissime de LR Presse, ces quinze dernières années. Cette page veut lui rendre hommage en rassemblant quelques souvenirs et anecdotes, illustrés de ses magnifiques évocations du chemin de fer au temps de la vapeur.

Textes de Luc Fournier, Xavier Jacquet, Daniel Vauvillier et Patrick Jacobs
Mise en page par Jean-Claude Gendre
Souvenirs de Luc Fournier
Dès les prémices du forum de Loco-Revue, un nom apparaît de manière régulière : celui de Daniel Gaymard. Je n’y prête pas davantage attention que cela. Mais un fil « Hommage aux illustrateurs ferroviaires » est initié sur le forum « Ferrovissime » le 18 août 2005 par notre rédacteur en chef, Daniel Vauvillier ( voir le site du forum Hommage aux illustrateurs ferroviaires – Forum LR PRESSE ).


Daniel Gaymard en est un contributeur assidu. Le 31 décembre 2009, il se lance : « je me propose d’envoyer quelques dessins sur ce site mais, maintenant, c’est moi qui suis nerveux dans l’attente des critiques ».
Quelques jours après, il poste un magnifique dessin de « Forquenot » du P.O en plein effort. Connaissant la proximité de la plupart des architectes avec les arts graphiques et moi-même travaillant aux monuments historiques, je m’interroge : « n’y a-t-il pas un architecte en chef qui porte le nom de Daniel Gaymard ? Je vérifie sur la base : réponse affirmative.
Il est responsable des monuments historiques du Bas-Rhin dont la cathédrale de Strasbourg, monument-phare du patrimoine français. Existe-t-il un lien entre le dessinateur prolifique qui publie presque tous les jours un dessin de locomotive et l’architecte ? Je sonde un de ses collègues qui lève les bras au ciel : « Daniel ? Bien sûr, c’est un fou de trains ! Il en dessine même la nuit ! ». Je me souviens rétrospectivement qu’en fait, j’avais découvert ses premiers dessins publiés, en tant qu’étudiant, dans un numéro de « la Vie du Rail » datant de la fin des années 1960. Alors chacune de ses contributions sur le forum de « Ferrovissime » est analysée, tant sur le plan historique que sur le plan graphique par mon regard exercé et amoureux : c’est fantastique !
Il touche à beaucoup d’époques de l’Histoire avec, toutefois, une prédilection pour les locomotives à vapeur de l’ensemble des anciennes compagnies et de la SNCF. De plus, chaque locomotive, chaque train est replacé dans son contexte avec une économie de moyens prodigieuse mais suffisamment évocatrice : un signal, un tas de charbon, une gare avec sa verrière, une maison de garde-barrières… Son dessin évoque celui de Pierre Delarue-Nouvellière mais en plus fouillé, plus engagé, dans un style qui prend un peu de large par rapport au côté distancié et humoristique de son aîné.

Daniel Gaymard et moi, ne nous sommes rencontrés qu’une seule fois : sur le dôme du palais du Rhin à Strasbourg. Le monument était en travaux et je suis monté tout là-haut avec mes collègues. Il nous attendait juste au sommet sur une plate-forme improvisée. La sous-directrice des monuments historiques m’a présenté à lui. Il m’a regardé longuement derrière ses fines lunettes. Il n’a pas dit un mot mais nous nous sommes longuement serré la main, entre initiés de la chose ferroviaire qui veulent conserver leur secret… Dans les mois qui ont suivi, il m’a dédicacé deux dessins parus sur le fil « Hommage aux illustrateurs ferroviaires » : la gare de Rochefort avec un express des années 1910 remorqué par une 220 Baldwin de l’État et un autre présentant ma machine à vapeur préférée, la Pacific au long nez de la compagnie de l’Ouest, en gare de Paris-Montparnasse.

Daniel Gaymard a tiré sa révérence le 30 décembre 2025. Les panaches de fumée des locomotives qu’il a tant aimées se sont faits nuages… Mais dans l’azur, je suis certain qu’il continue à griffonner ses dessins ferroviaires pour les donner aux Anges et aux Bienheureux… Cadeaux rares et précieux car fruits de la passion, marotte sans laquelle la vie aurait bien moins de saveur …
Heureuse éternité, cher Daniel !
Hommage de Xavier Jacquet
Pendant plus de 10 ans, passager clandestin du forum Loco Revue, j’ai découvert le fil « Hommage aux illustrateurs Ferroviaires » où officiait, en grand maître de ce fil, un artiste au nom de Daniel Gaymard.

Séduit par ces dessins comme sans doute beaucoup d’autres forumistes(*), périodiquement je me régalais des nouvelles productions signées DG. Pendant tout ce temps, je me suis souvent demandé pourquoi cet artiste si prolixe était si peu connu de notre petit monde des peintres ferroviaires et pourquoi n’avait-il jamais participé au prix Schefer ?
( *) expression utilisée par DG
Un illustrateur ferroviaire exceptionnel
Un don pour le dessin consolidé par une formation d’architecte et une passion pour le chemin de fer firent de Daniel Gaymard un illustrateur ferroviaire exceptionnel. Il aimait varier les modes d’expression et les techniques, utilisant tantôt le crayon ou la plume et l’encre de chine, rehaussant souvent ses dessins de lavis, d’aquarelle ou de gouache sans oublier la craie et les pastels. Il préférait parfois le papier kraft à la feuille blanche. En revanche, à l’exemple de ses deux grands maîtres Émile-André Schefer et Albert Brenet, il semble bouder la peinture à l’huile. Bien que d’une génération pré-informatique il n’hésitait pas à utiliser les possibilités offertes par son ordinateur pour multiplier certains de ses dessins passant par exemple du jour à la nuit.


Il raconte qu’il avait eu la chance de rencontrer et de peindre avec Albert Brenet sous la rotonde qui abritait alors le futur musée du chemin de fer. Je pense que cette rencontre aura profondément marqué son style et ses œuvres. Comme Brenet, Il préférait peindre sur le sujet, malheureusement la disparition des locomotives à vapeur, l’obligera à dessiner le plus souvent à partir de sa documentation ferroviaire qui était abondante et variée.


Il n’aimait pas les copistes ni les artistes qui cachaient les grandes roues de locomotives derrière d’abondant jets de vapeur bien qu’il reconnaissait lui-même le faire régulièrement.
Daniel Gaymard avait-il un style particulier et comment réalisait-il ses œuvres ?
Qui mieux que lui pouvait nous le dire ? Pour cela, j’ai relu une bonne centaine de pages du forum dont voici quelques extraits.
Message du 29 octobre 2010
Pat l’antique a demandé gentiment une « Outrance » Ecco fa . Le point de vue n’est pas très original mais enfin des photographies similaires sous cet angle n’existent pas à ma connaissance. Et comme disait un de mes maîtres : « Ne pas chercher à être original mais inimitablement soi-même ».


Message du 11 novembre 2010
La 230 D chocolat, enfin !
Le chocolat n’est peut-être pas assez brun , va savoir, la mémoire visuelle a toujours été imparfaite et les témoins oculaires se font rares ; je n’en connais pas personnellement.
Albert Brenet eut traité le même sujet bien mieux que quiconque, lui qui arrive à rendre à la perfection des effets avec un seul coup de pinceau là où les autres en ont besoin de dix, et pour un bien moins bon résultat. C’est décourageant.
Message du 25 septembre 2010
À propos des dessins de locomotives à vapeur.
Le cauchemar, c’est la représentation des roues lorsque la machine est statique.
En perspective, pour l’épannelage de la locomotive passe encore, il n’y a que deux points de fuite, parfois trois en cas de vue plongeante ou en contre-plongée.
Mais pour les roues, ça se gâte, s’agissant de dessiner les rayons, il y a autant de points de fuite que de rayons soit en général vingt pour les grandes roues et rebelote pour le bogie et le bissel pour une Pacific par exemple.
En plus, comme rien n’est simple, les rayons ne sont pas parallélépipédiques mais ont une section ovoïde et présentent des congés arrondis à leur raccord avec la jante et le moyeu.
Et malheureusement toute erreur de perspective ou simplification saute aux yeux des moins avertis !
Il faut vraiment du talent, seuls les « Grands » s’en sortent …
Dessiner et peindre les roues en mouvement est de loin plus simple : un petit flou strié fait l’affaire, quant à l’embiellage, difficile lui aussi à représenter, un jet de vapeur des purgeurs permet de le masquer et donne vie au dessin.

Message du 14 décembre 2010
Pour l’anecdote, il se trouve par hasard que le jour (il y a quarante ans déjà) où j’ai peint cette gouache dans la rotonde de MULHOUSE NORD s’y trouvait également Albert Brenet réalisant le carton d’une des affiches pour le Musée Français des Chemins de Fer, celle représentant la 220 NORD n° 701 couleur vert pomme. Nous pûmes échanger quelques mots (très déférents de ma part, différence d’âge et de talent oblige !)

Au cours du travail nos deux modèles respectifs étaient distants de cinq voies nous nous lancions par moment des : « ça va ? Réponse : ça va ! ». Un beau souvenir …
Il y a lieu de révéler quelques points de la technique d’Albert Brenet : il ne revient jamais sur le ton de base si ce n’est pour lui superposer des accents plus clairs ou plus foncés. Les couleurs sont employées très peu ou pas diluées. Je me souviens qu’il était flanqué de deux grands seaux d’eau pleins : motif, pouvoir continuellement rincer les pinceaux, ainsi les tons ne sont jamais salis ce qui explique la fraîcheur si particulière et inimitable de ses gouaches.
Message du 3 février 2011
GÉNÉRALITÉS SUR LE DESSIN D’IMITATION
La plupart des dessins et peintures sont dans notre domaine et par la force des choses réalisés d’après des photographies.
Le degré zéro consiste dans le calque pur et simple, ensuite il y a de multiples autres aides ; petits carreaux, projections par épidiascope, etc.
Pour détecter si un dessin relève de la copie servile il suffit de vérifier si la perspective est exacte au sens mathématique du terme. Dans ce cas elle sera conforme à l’image donnée par l’objectif photographique et la construction géométrique. Cette image est toujours différente de celle que perçoit et transcrit l’œil humain qui elle, résulte d’une analyse par balayage en général horizontal du au mouvement de l’œil. Résultat, le plus souvent un étirement en largeur et un redressement des plans.
Pour les dessins et peintures sur le tas, la mémoire visuelle est primordiale et nécessaire (Tenir compte des changements de lumière, compléter les éléments de croquis préparatoire, etc.). Pour qu’une œuvre soit significative l’on doit avoir à l’esprit qu’il ne faut pas « dessiner ce que l’on voit mais ce que l’on veut faire voir », suivant cette formulation très bien condensée d’Édouard Degas.


Message du 1er mars 2011
Genèse de (mes) dessins.
Première phase, le crayonné. Tout est encore possible, merci la gomme. Après on est guidé et tenu mais on peut encore tout gâcher.
Voici le crayonné d’une 120 Ouest , la même que précédemment.
Message du 9 mars 2011
LA PERSPECTIVE
La perspective et plus particulièrement son étirement. Je l’avais déjà évoqué en page 51 du fil . Cet allongement peut avoir plusieurs causes : volonté délibérée et coquetterie, la maladresse, le hasard, un défaut de vision et j’en passe. Toujours est-il que tous l’ont pratiqué un jour ou l’autre.
Message du 10 mars 2011
… À propos de l’expression de la vitesse. Si l’on regarde les anciennes gravures du temps des premiers chemins de fer, on peut constater que les dessinateurs n’ont pas l’air de vouloir traduire coûte que coûte l’impression de vitesse. Cela tient peut-être à la longue tradition de la peinture qui représentait plutôt des objets ou des figures statiques ou pseudo-statiques.
Les contemporains des premiers chemins de fer, si l’on en croit la littérature, avaient été surtout sensibles à la révolution dans la perception du défilement du paysage totalement inédit pour eux.
Pour en revenir au dessin :
Pour l’observateur statique, l’impression de vitesse est procurée par des étirements, des stries symbolisant l’écoulement de l’air , un flou pour les pièces en mouvement rapide.
Pour l’observateur embarqué, à l’inverse, c’est le paysage qui doit paraître dynamique.
Illustration avec cette vue prise depuis le toit de la cabine d’une locomotive. Le dessin de la machine est en traits nets tandis qu’à côté les rails défilent dans le flou. On exagère l’oblique de la composition pour enfoncer le clou.
À propos, DEVINETTE, de quelle série de locomotive s’agit-il ? Une piste : ce n’est pas une machine de vitesse !


Message du 18 janvier 2011
232 -U-1, dite « La Divine », au repos.
Ce genre de dessin fastidieux au rivet près, n’a pas de valeur artistique en soi et son intérêt documentaire n’égale pas la photographie dont il est copié ; mais pour celui qui le réalise, c’est l’occasion de passer deux à trois heures à pénétrer l’intimité de « La Divine », sans aucune connotation sexuelle, cela va sans dire.
Avant de conclure cette petite rétrospective, un commentaire sur les illustrations représentant le matériel contemporain qui, contrairement à ses mentors, n’était pas dans les habitudes de DG.
Message du 3 mars 2011
BRAVO, enfin un dessin contemporain de la jeune génération représentant une électrique !
Un peu d’odeur d’ozone su ce fil ne fait pas de mal et nous change de celle de fraisil, d’huile chaude et moins souvent de fuel.
Le charme des « ficelles » a bien sûr aussi inspiré les artistes contemporains …
J. CARZOU et ses caténaires, R. DUCROT avec la gare de Lyon la nuit et aussi une toile sans titre de L. LE PRINCE RINGUET (eh oui, ce grand savant trouvait encore le temps de peindre des sujets ferroviaires et cette œuvre n’est pas la seule ! )
Et pour conclure sous le regard des trois oiseaux présents dans tous ses tableaux, un trait de l’humour qui accompagnait nombre de ses dessins.
Message du 23 janvier 2011
HOMMAGE AUX ILLUSTRATEURS ANCILLAIRES (et ferroviaires)
À bonne en tender salut ! d’après Alphonse ALLAIS.

Par son style de dessin spontané qui ne donnait à voir que ce qu’il voulait nous faire voir, nous sortions de nos bibliothèques et de nos boîtes d’archives pleine de vieux documents pour vivre en rêve ce chemin de fer que nous aimons tant.
Voilà pourquoi, nous avons aimé et nous aimerons toujours les illustrations de Daniel Gaymard.
Souvenirs de Daniel Vauvillier

Je n’en tire aucune gloire particulière mais les circonstances qui m’ont fait ouvrir le fil « Hommage aux illustrateurs ferroviaires » sur le forum Ferrovissime de LR Presse sont liées à ma découverte des dessins de Daniel Gaymard. Un fil où, par la suite, Daniel Gaymard nous a tant régalés par ses dessins. J’ai ouvert ce sujet il y a plus de 20 ans pour faire connaître quelques merveilles réalisées par Daniel et signaler que je lui avais emprunté l’une d’entre elles pour en faire mon avatar sur le forum LR Presse. Hommage aux illustrateurs ferroviaires – Forum LR PRESSE
La découverte du talent de Daniel Gaymard provient d’un ancien article de La Vie du Rail, paru il y a plus de 50 ans, où Michel Doerr présentait ce fabuleux dessinateur, avec notamment une perspective évoquant le futur musée des chemins de fer de Mulhouse. Cette perspective de locomotives à vapeur rayonnant d’un pont tournant m’a littéralement subjuguée. C’était l’œuvre d’un architecte doublé d’un passionné du chemin de fer à l’œil aiguisé.

C’est cependant début décembre 2009 que j’ai le plaisir d’un premier contact avec lui. Un coup de fil inattendu de sa part. Hommage aux illustrateurs ferroviaires – Page 19 – Forum LR PRESSE
Dans la foulée, Daniel apparaît sur le forum le 31 décembre 2009 Hommage aux illustrateurs ferroviaires – Page 19 – Forum LR PRESSE et publie sa première œuvre le 27 janvier 2010. Hommage aux illustrateurs ferroviaires – Page 20 – Forum LR PRESSE . L’accueil est unanime et dès lors, les évocations qu’il publie deviennent très attendues.
Un témoignage de Patrick Jacobs
Sur le forum LR-Ferrovissime, je voulais décrire les 120 et 220 du BNCR / NCC (Irlande du Nord) de 1890-1898 pour le sujet Locos compound à 2 cylindres pour trains rapides – Page 6 – Forum LR PRESSE , mais je manquais de photos libres de droit pour la troisième série de ces locomotives.
Je fus « sauvé » par la contribution de Daniel Gaymard. Grâce à son immense talent et à sa générosité, il est possible de montrer dans l’état d’origine la troisième série de ces locomotives dont les rares photos et illustrations d’époque n’ont pas pu apparaître dans mon étude.
Les 220 de la classe B : esthétiquement, elles avaient des proportions agréables. Sur la base de quelques photos médiocres, Daniel Gaymard les fait magistralement revivre dans leur état d’origine :



Et le dessin final, qui sort définitivement ces locomotives de l’anonymat.
Les trois oiseaux qui d’habitude accompagnent les locomotives françaises sont venus exprès encourager la petite 220 !
Merci, Daniel Gaymard, pour toutes ces superbes évocations ferroviaires et les instants de pur bonheur que nous procure leur contemplation.
